Quand le Canada a légalisé le cannabis récréatif, chaque province a géré le dossier à sa manière. L’Ontario s’est distinguée par une boutique en ligne bancale et des produits d’une sécheresse redéfinissant le mot, en attendant les licences des commerces physiques.
Mais au-delà du couac, une chose était claire : une industrie neuve venait de naître, avec une croissance quasi garantie. Et évidemment, tout le monde a voulu sa part. Les acteurs de la boisson en premier.
Les géants dégainent les milliards
Constellation Brands, propriétaire de Corona, Modelo et Ballast Point côté bière, de Robert Mondavi et Ruffino côté vin, a investi des milliards dans Canopy Growth. Molson Coors a annoncé qu’il serait prêt dès l’autorisation des produits comestibles, avec une bière infusée au cannabis dans les tuyaux.
Du côté de Toronto, Steam Whistle n’a pas caché son intérêt non plus.
Au fond, notre marque et notre bâtiment, notre distribution et la popularité de notre bière intéressent le secteur du cannabis.
(Andy Burgess, PDG de Steam Whistle, à BNN Bloomberg)
Province Brands et sa bière brassée sans orge
L’initiative la plus radicale venait de Province Brands, associée à plusieurs brasseries. Avec Brock Street Brewing Co., à Whitby, l’entreprise prévoyait une Imperial Pilsner à 7 % vol. brassée au chanvre. Avec Brock Street toujours, mais aussi Yukon Brewing, Lost Craft et Bell City Brewery, un projet autrement plus ambitieux : une bière sans alcool brassée à partir de la plante de cannabis plutôt que d’orge ou d’autres céréales maltées, dont l’effet reposerait sur le THC et d’autres phytocannabinoïdes.
De l’eau pétillante au THC déguisée ? C’est la première réaction de beaucoup. Le procédé, alors en instance de brevet et supervisé par le brasseur Rob Kevwitch, consiste à extraire des sucres fermentescibles de la plante, à produire une bière alcoolisée, puis à en retirer l’alcool comme on le fait pour beaucoup de sans-alcool. Une gymnastique pas si éloignée, dans l’esprit, des bières sans gluten.
On va l’appeler bière quand même. Que le gouvernement nous attaque. Ça serait hilarant.
(Dooma Wendschuh, cofondateur et PDG de Province Brands)
Aux États-Unis, même mouvement : Keith Villa, le brasseur à l’origine de la Blue Moon, a annoncé une série de bières sans alcool infusées au THC.
Gadget ou vraie catégorie ?
Soyons honnêtes : rien ne garantissait que la bière au cannabis tienne au-delà de l’effet de nouveauté. Les boissons au THC, oui, elles avaient de quoi s’installer. La bière au cannabis, elle, sentait un peu la mode opportuniste.
D’où l’intérêt des approches plus latérales. Du cannabis floqué aux couleurs d’une brasserie et pensé pour accompagner ses bières. Des comestibles fabriqués à partir des drêches. Muskoka Brewery évoquait de son côté des accords entre sa sour de session Ebb & Flow et différentes variétés. Et Nickel Brook est allée jusqu’à publier un guide complet d’accords variétés-bières.
Le parallèle avec le marché français est frappant : c’est le même raisonnement qui a porté la bière sans alcool chez les brasseurs français, seul segment réellement en croissance. Le CBD, lui, a trouvé sa place ailleurs, comme avec cette eau houblonnée pétillante au CBD. Nos autres analyses sont à retrouver dans la rubrique actualité de la bière.
Alors, gadget éphémère ou catégorie durable ? On a notre idée, mais on veut surtout lire la vôtre en commentaire.



