On ne va pas se mentir : ce texte est né d’un moment un peu particulier. Trois semaines avec une infection respiratoire qui ne voulait pas partir, beaucoup trop de temps passé au lit devant des films, et une redécouverte tardive d’un classique : Tampopo, réalisé par Juzo Itami en 1985.
Rarement un film aura été une aussi belle déclaration d’amour à la nourriture, entre tendresse et absurdité assumée. On le placerait volontiers aux côtés de Big Night ou Ratatouille. L’histoire suit Tampopo, mère célibataire qui tente de faire tourner le restaurant de ramen laissé par son défunt mari, jusqu’à ce que deux routiers amateurs de ramen l’aident à devenir la meilleure cuisinière de ramen possible.
Le thème de l’amateur, au cœur du film
Une scène en particulier a fait tilt chez nous, celle où Tampopo affronte le patron d’un restaurant rival. Après avoir goûté son ramen sans réussir à le finir, on lui demande pourquoi.
« Comme si des amateurs pouvaient apprécier notre ramen ! » lance le patron. Ce à quoi Tampopo répond : « Les gens qui mangent du ramen sont tous des amateurs. Pourquoi faire du ramen qu’ils ne peuvent pas apprécier ? »
Cette réplique résonne d’une drôle de façon avec la relation entre brasseur et buveur de bière. Le mot « amateur » traîne souvent une connotation négative, celle du dilettante. L’essayiste Michael Chabon en propose une tout autre lecture dans son texte The Amateur Family.
« Un mot qui englobe l’érudition obsessionnelle, la curiosité passionnée, la tendresse curatoriale, et un désir irrépressible de participer au jeu… Et si nous devons accepter la connotation inévitable d’ineptie désespérée que porte le mot amateur, alors admettons au moins que nous serons désespérés et ineptes de la manière la plus passionnée, la plus insouciante et la plus sincère qui soit. » (Michael Chabon)
Être amateur de bière, un compliment plutôt qu’un défaut
Une fois débarrassé de son stigmate, le mot amateur éclaire soudain tout ce qu’on ressent en entrant dans un bar qu’on ne connaît pas, en découvrant une carte de bières où rien ne nous est familier, ou en commandant quelque chose juste pour essayer. Aucun autre mot ne colle vraiment à cette attitude : « passionné » sonne trop unilatéral, « curieux » ne rend pas justice à l’envie, et « expert » efface l’idée qu’il reste toujours quelque chose à apprendre.
Même la personne qui rit en disant « je ne suis pas un expert, j’aime juste la bière artisanale » partage quelque chose avec celui qui étudie le sujet depuis des années. Les deux ont cette même étincelle. Et ça en dit long sur la relation, presque symbiotique, entre les buveurs et celles et ceux qui brassent la bière.
Ce n’est pas une grande leçon de vie. Mais comme pour le ramen ou la bière, un peu de compréhension en plus mène toujours à un peu plus d’amour. Et vous, à quand remonte votre dernier moment « amateur » devant une carte des bières ?



